La réalité virtuelle pour ressusciter les morts?

La réalité virtuelle pour ressusciter les morts?

Martin Ouellet-Diotte , ICI EXPLORA

14 février 2020

En Corée, grâce à l’utilisation de la réalité virtuelle, une mère endeuillée a eu l’occasion de dire un dernier adieu à sa fille, décédée d’une maladie incurable à 7 ans et recréée avec soin sous la forme d’un avatar numérique par une équipe technique spécialisée. La vidéo de ce moment touchant, devenue rapidement virale, polarise les internautes sur les réseaux sociaux.


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Les nouvelles technologies transformeront-elles notre manière de vivre le deuil? Pour Jang Ji-Sung, c’est déjà le cas. Cette Sud-Coréenne, qui a rencontré dans le contexte d’un documentaire réalisé par la chaîne MBC la version virtuelle de son enfant décédée, a eu l’occasion d’explorer cette nouvelle approche de la mort lors d’une expérience inhabituelle.

À l'aide d'un casque et de gants de réalité virtuelle, la mère de famille s’est plongée dans un espace évoquant sa petite fille, où elle pouvait voir, interagir et même parler avec l’avatar. En larmes et sous les yeux du père et de ses autres jeunes enfants, Jang Ji-Sung a ainsi pu dire au revoir à sa fille.

Nathalie Viens, travailleuse sociale et formatrice sur le deuil à l’Université de Montréal, est d’avis qu’il faut faire preuve de prudence quant à l’utilisation des technologies dans le processus de deuil. Dans le cas de la vidéo en question, cette expérience avec la mère se déroule trois ans après la mort de son enfant. Selon la spécialiste du deuil, le fait d’exposer ainsi une personne à un tel événement longtemps après le décès peut potentiellement nuire au deuil ou le ralentir, si elle en est à une autre étape du processus.

« Dans un premier temps, c’est normal de vouloir [se sentir] proche, par exemple [au moyen] des objets qui ont appartenu au défunt, de ses vêtements ou de son odeur, et de faire des activités que l’on faisait auparavant. Éventuellement, on va arrêter de chercher la personne à l’extérieur, pour que la relation existe, mais [on va la trouver] à l’intérieur de soi », précise-t-elle.

Elle admet toutefois que dans certains cas, s’il y a un « nœud à démêler » ou que la personne n’a pas eu le temps de dire au revoir, de tels rituels peuvent être une manière de laisser partir la personne décédée et de passer à d’autres étapes. Comme dans bien des aspects qui touchent la psychologie humaine, chaque individu et chaque contexte est bien différent. Une expertise professionnelle est donc toujours à préconiser.

« C’est difficile de juger si une technologie est bonne ou mauvaise. C’est vraiment une question d’identifier la méthode d’application. Qui va déterminer comment cette technologie va être utilisée? Est-ce que c’est uniquement à la demande des personnes qui vivent le deuil ou est-ce qu’il y a des professionnels qui connaissent le processus de deuil qui peuvent faire une intervention psychosociale avec les familles et qui vont donc être capable de discerner si ce moyen est le plus approprié selon le contexte? »

 – Nathalie Viens

Les technologies pour transformer la mort

Dans les médias et sur les réseaux sociaux, les journalistes et les internautes ont rapidement souligné les similitudes entre cette utilisation inusitée de la réalité virtuelle et un épisode particulier de la série britannique Black Mirror. Dans l’émission, une femme tente de passer par-dessus la perte soudaine et brutale de son compagnon grâce à une copie virtuelle de celui-ci a créée grâce à un algorithme d’intelligence artificielle.

Les nouvelles technologies transforment toutes les sphères de la société, certaines plus rapidement que d’autres, et la mort n’y fait pas une exception. Il est difficile de prévoir avec exactitude ce que des innovations comme l’intelligence artificielle et les superordinateurs pourront réaliser, mais on peut imaginer que notre perception de la mort sera possiblement bien différente dans les prochaines décennies.

« Est-ce que la technologie va ancrer encore plus l’idée de vaincre la mort, la vie éternelle même si le corps est décédé? Est-ce que ça va accentuer ce déni de la mort? Est-ce que ça va plutôt nous permettre de réaliser davantage que la personne est décédée et que la technologie est au service du processus de deuil et de la réorganisation nécessaires des familles? Ça va dépendre de l'utilisation de cette technologie-là », explique Nathalie Viens.

La formatrice sur le deuil rappelle que le Québec devra faire face à une vague de mortalité dans les 20 prochaines années, en raison de la courbe démographique de notre société vieillissante. L’Institut de la statistique du Québec prévoit environ 100 000 morts en 2040, même en prenant en compte la hausse constante de l’espérance de vie. « Si l'on calcule qu’un décès amène environ 20 personnes en deuil, ça fait 2 millions de personnes en deuil », précise Nathalie Viens.

Il y aura alors peut-être moins de tabous par rapport à la mort, puisque le sujet sera sans doute au cœur même de la société. Une chose est certaine pour la spécialiste : c’est collectivement qu’il faudra faire face à la situation.

« Plus nous en parlons, plus nous le vivons en collectivité, moins les [personnes] endeuillées vont se retrouver seules pour vivre ces expériences-là. Ils auront moins besoin d’utiliser des technologies qui les rapprochent du défunt, au lieu de les aider à s’adapter et de se réorienter vers leur réseau de soutien naturel vivant. »

- Nathalie Viens

Dans le cas de la réalité virtuelle et de la rencontre entre une mère endeuillée et de la reproduction numérique de son enfant, il y a encore beaucoup de paramètres à étudier avant de considérer le tout comme une solution tangible au deuil. Pour Nathalie Viens, les essais technologiques de ce genre doivent être effectués avec le plus grand discernement.