Les terroristes font des choix en fonction d’un rapport qui, en d’autres circonstances, pourrait être appelé un rapport qualité-prix. C’est-à-dire comment créer le désarroi maximal chez « l’ennemi » tout en récoltant un maximum d’appuis chez leurs « partisans ».

Les deux chercheurs britanniques, derrière cette analyse, ont publié leurs résultats en juin dernier dans une revue appelée… Risk Analysis. C’est que, dorénavant, ceux qui tentent de décoder ce qui se passe dans l’esprit d’un terroriste ne pensent plus uniquement en termes de psychologie, mais en termes d’analyse de risque. Le contexte social, ou ce que ces gens perçoivent comme le contexte social, est fondamental, expliquent-ils. « Des passions et des facteurs viscéraux influencent une personne à se comporter de manière excessivement myopique [à courte vue] et à rechercher une récompense immédiate, à l’encontre de tout effet préjudiciable. »

Cela dit, il y a des choses que la plongée dans ces esprits a permis d’apprendre ces dernières années. L’influence du groupe — inhérente à la psychologie de tout être humain — et le besoin que nous éprouvons tous de nous identifier à un ou des groupes, ont été rapidement associés à ces actes. Autrement dit, chez un individu, l’extrémisme ne naît pas uniquement de son passé troublé, mais de son désir de s’intégrer à quelque chose et d’en obtenir une forme de reconnaissance.

C’est ce que rappelait de façon prophétique le psychanalyste français d’origine tunisienne Fethi Benslama, qui intervenait dans Le Monde une journée avant les attentats : les deux tiers des radicalisés recensés en France ont entre 15 et 25 ans, « période de la vie portée par une avidité d’idéaux sur fond de remaniements douloureux de l’identité ». « Le jeune se dit qu’il ne vaut rien, ajoutait-il, et l’islamisme lui renvoie ce message en miroir : tu es indigne parce que tu es sans foi ni loi. Mais tu peux t’en sortir, tu peux te faire pardonner. En devenant martyr. Ce n’est plus un attentat-suicide que commet alors le jeune, mais un autosacrifice. »

C’est ce que rappelait aussi en entrevue à l’Agence Science-Presse le psychologue québécois Jocelyn Bélanger, qui est derrière le nouveau Centre montréalais de prévention de la radicalisation : « Le jeune retrouve un sentiment d’affiliation à un groupe, en plus de la puissance que lui procure la poursuite d’un objectif. Et les recruteurs misent sur ça. C’est ce qu’on retrouve aussi dans les gangs de rue. Il faut savoir que les radicaux ne sont pas des idéologues, mais des chercheurs de sens — un recruteur britannique cité par The Guardian soutient même que “le djihad est sexy”. »

Et si, en plus de la psychologie, il fallait invoquer la biologie ? Après tout, la plupart des terroristes sont non seulement des hommes, mais de jeunes hommes. C’est une des thèses développées dans l’ouvrage collectif paru en Grande-Bretagne en septembre, Evolutionnary Psychology and Terrorism. L’un des directeurs du recueil, le psychologue Jason Roach, défend cette thèse : « Certains psychologues de l’évolution allèguent que les jeunes hommes sont programmés pour être moins réfractaires au risque. La testostérone peut les aider à prendre le genre de risque qui va “attirer les filles”, mais elle les rend aussi plus susceptibles d’être influencés par d’autres hommes, d’ordinaire plus âgés. »

La chose sur laquelle tous ces experts de milieux différents s’entendent toutefois, c’est qu’il ne faut pas commettre l’erreur de réduire le radicalisme à une maladie mentale. Plusieurs terroristes peuvent être porteurs de troubles mentaux, mais le déclencheur est ailleurs. C’est ce qu’avait compris le psychologue social canadien Albert Bandura, souvent cité depuis les attentats de Charlie Hebdo, qui déclarait dès 2002 : les racines du terrorisme ne doivent pas être cherchées dans l’esprit de l’individu, mais dans le contexte social où il évolue. « Des conditions sociales favorables sont requises, plutôt que des gens monstrueux, pour que des gens accomplissent des actes atroces. Dans des conditions sociales appropriées, des gens ordinaires, présentables, peuvent être conduits à accomplir des choses extraordinairement cruelles. »

Si les psychologues et autres criminologues ont tout intérêt à poser ces questions, c’est parce que bien souvent, leurs « sujets » ne savent eux-mêmes pas pourquoi ils en sont arrivés là. C’est ce qu’affirmait en 2014 le psychologue John Horgan, qui a mené depuis 18 ans des entretiens avec de nombreux terroristes, militants politiques, guerriers mystiques ou certains qui se voyaient comme de simples aventuriers : « Les entrevues les plus intéressantes qu’il m’ait été donné de réaliser étaient celles où mes interlocuteurs me disaient : “honnêtement, je ne sais pas trop pourquoi j’ai fait ça.” Ils pointaient un grand ensemble de facteurs plutôt que quelque chose en particulier. »

POUR EN SAVOIR PLUS

What motivates terrorists, The Atlantic, 9 juin 2015
La science contre la radicalisation, 25 juin 2015.
Terrorisme : la science peut-elle aider à comprendre, 20 janvier 2015.