Affligé par les effets de la crise climatique, l’ours polaire de 2020 doit faire face à des défis que son espèce n’a jamais eu à surmonter par le passé. Alors que les mères sont forcées d’abandonner leurs oursons et que les populations d’ours adultes ont de plus en plus de mal à se nourrir, l’avenir de ce grand prédateur du Nord repose-t-il sur une nouvelle espèce?


Ours polaire : opération survie trace un portrait touchant du combat quotidien de ces créatures majestueuses de l’Arctique à l’occasion de la Journée internationale de l’ours polaire, jeudi à 19 h sur ICI Explora.


Depuis quelques années, les images de cet animal majestueux, fier et féroce font place à celles d’ours chétifs qui n’ont que la peau sur les os. La fonte des glaces diminue drastiquement la période où les ours ont accès à la banquise pour chasser les phoques, leur principale source de nourriture. Sur la terre ferme, ils deviennent de bien piètres chasseurs. Ces animaux, qui doivent se nourrir en moyenne de 40 à 50 phoques par année, restent sur leur faim.

Le plongeur en eau glacée Mario Cyr capture des images sous-marines de ces créatures en nageant avec elles depuis 2009. Son expertise et ses nombreux voyages au cœur de l’Arctique lui permettent de témoigner de la transformation de l’ours polaire et du déclin visible de cette espèce classifiée comme vulnérable par l’Union internationale pour la conservation de la nature.

Mario Cyr en compagnie de la plongeuse Jill Heinerth lors du tournage du documentaire Odyssée sous les glaces / Photo : Jean-Benoit Cyr

« C’est directement lié à la crise climatique, le fait que les ours ont plus faim. Ils passent en moyenne deux mois de plus sur la terre, hors de la banquise, comparativement à avant les années 90. En dehors des animaux morts, c’est très rare qu’ils parviennent à y trouver de la nourriture. Ils ne sont pas faits pour attraper de la nourriture sur terre, ils sont plutôt développés pour chasser les phoques sur la glace. »

– Mario Cyr

Pour trouver de la nourriture, les ours affamés ont de plus en plus des comportements désespérés et agressifs. Contre leur nature, ils vont même ignorer les douloureux barotraumatismes de leurs oreilles et plonger plus profondément sous l’eau à la recherche de proies. La délimitation entre leur territoire et celui des êtres humains s’effrite aussi rapidement.

« Aussi paradoxal que ça puisse paraître, il y a de moins en moins d’ours, mais on en voit de plus en plus. Ils viennent plus près des villages. Il y a aussi plus d’attaques d’ours polaire sur les Inuits. Ils ont faim, donc ils cherchent de la nourriture désespérément. Ils vont vraiment s’approcher plus fréquemment des êtres humains », explique Mario Cyr.

L’impossible adaptation d’une espèce

Mario Cyr se désole de constater que, devant un manque de nourriture provoqué par la crise climatique, les ours polaires n’ont parfois pas d’autres choix que d’abandonner leurs oursons. Trop faibles pour produire suffisamment de lait, certaines femelles délaissent ainsi leur progéniture dans un ultime effort de survie. Sans leur mère, ces nouveau-nés sont voués à une mort certaine.

« Les familles d’ours polaires cherchent de la nourriture désespérément jusqu’à la mort dans certains cas, tout simplement. » - Mario Cyr / Photo : Justin Hofman / Barcroft Media via Getty Images

L’adaptation à la fonte des glaces n’est pas quelque chose qui semble se concrétiser pour les ours polaires. Les changements de leur environnement sont extrêmes et rapides, et ces prédateurs ne disposent pas d’une morphologie qui permet une transformation facile de leur mode de chasse. « La manière dont leurs pattes sont configurées ne leur permet pas vraiment d’attraper des poissons dans l’eau, ni de pêcher, ni d’aller chercher des fruits comme les grizzlys », précise Mario Cyr.

Il est difficile d’évaluer avec précision la disparition future des glaces en Arctique, mais plusieurs études estiment que des étés sans glace pourraient être la norme pour la région d’ici une ou deux décennies. Pour le plongeur en eau glacée, ce scénario est une évidence, et les ours polaires, à tout le moins ceux qui sont dans les régions plus au sud de l’Arctique, ne pourront pas y échapper.

Une curieuse adaptation de l’ours blanc ouvre toutefois une porte sur l’avenir, un espoir qui repose aussi sur une tout autre espèce d’ours.  « Présentement, il y a une nouvelle espèce hybride issue des ours polaires et des grizzlys qu’on appelle le pizzly. On en voit de plus en plus. Est-ce que c’est la voie que vont prendre les ours polaires pour survivre? Probablement. Ils n’auront pas le choix d’évoluer vers cela de toute manière, sinon, ils sont voués à disparaître », estime Mario Cyr.

Le pizzly est mieux adapté que l'ours polaire pour chasser sur la terre ferme / Photo : Philippe Clement/Arterra/Universal Images Group via Getty Images

Entre l’ours polaire et le grizzly, le pizzly prend donc des caractéristiques de ces deux espèces. Il garde l’endurance au froid extrême de la première et la capacité à chasser du poisson et à se nourrir de baies de la deuxième.

Bien que la situation de l’ours polaire soit tragique, Mario Cyr souligne que les observations actuelles sont tout de même nuancées. Des populations d’ours polaires vivent encore relativement bien dans les plus hautes régions de l’Arctique, qui sont moins touchées par la fonte des glaces. Cependant, si la crise climatique perdure, ces derniers bastions polaires sont aussi voués à l’effondrement.