Un animal de laboratoire expérimenterait moins de douleur lorsque le chercheur est un homme. Le genre de l’expérimentateur, détecté par la libération de ses phéromones – substances chimiques messagères –, affecterait en effet le niveau de stress du rat ou de la souris.

L’odeur de l’homme aurait donc chez le rongeur un effet analgésique, au risque de compromettre certains résultats. « Ce n’est pas forcément une mauvaise nouvelle, ça lève plutôt le voile sur le mystère qui nous empêche de répliquer les expériences. Pourquoi certaines marchent des fois pas d’autres? Maintenant, nous avons la réponse », explique l’un des chercheurs de la récente étude, Jeffrey Mogil.

Les chercheurs se questionnaient sur l’absence de réponse de certaines souris soumises à une opération très douloureuse, par exemple l’injection d’un agent inflammatoire dans les pattes. Ils ont constaté une baisse de 36 % des réactions douloureuses en présence d’un expérimentateur masculin.

Lorsque les hommes entrent dans la pièce, ces manifestations diminuent fortement tandis que le niveau de stress des rongeurs s’élève – tout comme leur température corporelle et leur niveau de corticostérone, une hormone liée au stress affectant la mémoire de l’animal.

En l’absence de l’expérimentateur ou en présence de femmes, leur souffrance était bien visible. « Les femelles, en particulier, démontraient plus de grimaces et de léchages des plaies », détaille le chercheur du Laboratoire de la douleur et des gènes de l’Université McGill.

L’odeur du mâle fait moins mal

Chez les rongeurs, l’effet « anesthésiant » de la douleur issu du stress durerait environ une heure. Au-delà, l’animal s’accoutume à son expérimentateur et recommence à réagir aux traitements douloureux.

Selon le chercheur, les animaux ne réagiraient pas à la vue des hommes, mais à leur odeur transmise par les phéromones. Disposés à proximité des cages, des tee-shirts portés par les expérimentateurs conduisaient au même résultat : ceux portés par les hommes élevaient le stress chez l’animal et donc augmentaient sa tolérance à la douleur.

Un effet que l’on pourrait aussi retrouver chez l’humain. « Notre élévation du stress influence notre ressenti des gestes médicaux douloureux », soutient le chercheur.
Il est déjà possible d’observer la tolérance à la douleur chez les athlètes. Soumis au stress de la compétition, les sportifs s’avèrent capables de se surpasser et d’endurer des souffrances terribles. Les odeurs de vestiaires contribueraient-elles à stimuler les sportifs, l’avenir le dira…

La souffrance animale cachée à l’homme

Plus de stress, moins de souffrance. La conclusion de cette étude ne surprend guère Éric Troncy. « Nous observons chez les vaches la même absence de réaction en présence de l’homme — considéré comme un prédateur et non comme un ami. Dès qu’il quitte la pièce, elles gémissent de douleur », précise le professeur au département d’anesthésiologie de la faculté de médecine de l’Université de Montréal. Son étude sur une pathologie courante et douloureuse de ces mammifères — la réticulo-péritonite traumatique qui survient lorsque la vache avale des clous et des morceaux de métal qui lui perforent l’estomac – démontre qu’en présence de l’humain, les vaches dissimulent leurs souffrances, même naturelles. Le directeur du Groupe de recherche en pharmacologie animale du Québec l’observe aussi chez le chat âgé. « Moins familier avec l’homme que le chien, il cache les douleurs liées à l’arthrose. » Cette étude lui apprend l’importance de préciser le genre de l’évaluateur. Dans son laboratoire de médecine vétérinaire, 80 % des étudiants sont des femmes. « Elle apporte aussi une sacrée bonne réponse face au déni des résultats des expériences réalisées sur les animaux », ajoute-t-il.

Une odeur qui fait jaser

L’influence des odeurs masculines sur les souris a fait le tour de la blogosphère et des médias. Rapportée par les revues savantes Nature et Science, cette étude québécoise – avec une nombreuse collaboration internationale - a fait parler d’elle dans de nombreux journaux québécois, français, allemand et américain (ici et), sans compter les blogues sur internet. Une popularité qui n’est pas sans surprendre l’un des auteurs. « Cette étude a été bien plus relayée par les journalistes que par mes collègues qui s’interrogent depuis de nombreuses années sur les résultats de leurs expériences », convient le psychologue Jeffrey Mogil.