Pour qu’un investissement en recherche de plus d’un milliard soit dénoncé par près de 500 scientifiques de son propre domaine, il faut qu’il y ait un problème. Un an après son annonce, le projet européen de « cartographie » du cerveau fait face à une lettre ouverte demandant à la Commission européenne de réviser son investissement.

À l’origine, au début de 2013, il y avait deux mégaprojets, l’un des États-Unis et l’autre, d’Europe. Deux projets totalement distincts, mais aux visées similaires : plonger dans cette terra incognita qu’est le cerveau. Le projet américain, Brain Initiativeestimé à 4,5 milliards $ d’ici 2025 — veut en arriver à une carte de l’activité de notre cerveau. Le projet européen, le Human Brain Project —1,2 milliard $ sur 10 ans — était le résultat d’un concours et se résumait en une phrase-choc : d’ici 10 ans, en arriver à « simuler un cerveau humain complet dans un super ordinateur ».

Et dès le départ, le projet européen avait été accueilli par un scepticisme beaucoup plus fort que son homologue. Déjà qu’une cartographie complète du cerveau humain en seulement 10 ans est irréaliste, le reproduire dans un ordinateur fait sursauter. En fait, même le projet américain ne prétend pas en arriver à une carte complète de l’activité des connexions entre nos neurones d’ici 10 ans : il vise plutôt à créer les outils et les méthodes qui permettront de s'approcher de ce but. Dans l’état actuel des choses, sur 10 ans, même une cartographie complète du cerveau d’une souris n’est pas certaine.

Tout sceptiques qu’ils soient, certains chercheurs avaient néanmoins pris la défense du projet européen l’an dernier, comme le psychiatre Vaughan Bell : « Bien que leur argument de vente soit du n’importe quoi, le projet est susceptible de révolutionner les neurosciences au point de leur faire faire un bond de plusieurs années-lumière. »

Depuis, le climat semble s’être détérioré. Le 7 juillet, apparaissait en ligne une lettre ouverte, signée par 100 scientifiques et adressée à la Commission européenne, dénonçant le financement du projet. Le 9 juillet, le nombre de signataires dépassait les 480 — dont des directeurs de groupes de recherche sur le cerveau qui ne sont pas liés au HBP. « Nous voulons exprimer l’opinion que le HBP (Human Brain Project) n’est pas sur la bonne voie et que la Commission européenne doit analyser sérieusement la science et la gestion du HBP avant qu’il ne soit renouvelé. Nous nous demandons sérieusement si les objectifs et le calendrier du HBP sont adéquats pour former le noyau de l’effort collaboratif européen qui fera avancer notre compréhension du cerveau. »

En l’absence d’une telle révision — la deuxième phase du financement doit arriver en 2016 —, les signataires annoncent qu’ils refuseront de participer au projet. Certains d’entre eux ont manifestement obtenu l’oreille de la revue britannique Nature, puisque celle-ci publiait le même jour, le 7 juillet un éditorial favorable à leur action : « Les critiques par des chefs de file du domaine, du projet européen sur le cerveau humain, reflètent une structure de gestion déficiente qui doit se donner de manière urgente une direction claire. »

L’éditorial complète un reportage, selon lequel les problèmes auraient éclaté ces derniers mois. « Tandis que l’initiative se développait, ses objectifs devenaient de plus en plus flous. Après des mois de discussions polarisées sur la portée scientifique du programme, les tensions ont éclaté à la fin de mai, lorsque le comité exécutif de trois personnes du HBP a décidé de supprimer de la seconde phase certaines portions du projet, incluant celle sur les neurosciences cognitives, d’une façon que les signataires jugent autocratique. »

Derrière cette idée du cerveau dans un super ordinateur, il y a un nom depuis des années : le neurologue suisse Henry Markram. C’est son projet, et c’est lui qui en a été le principal défenseur des années avant l’approbation par la Commission européenne. Interrogé cette semaine sur cette fronde, il répond : « Il semble qu’il faudra des décennies à la communauté des neurosciences pour devenir aussi adulte que les autres disciplines. »

Une vision opposée à celle de Zach Mainen, du Programme Champalimaud des neurosciences, au Portugal, l’un de ceux à qui on doit cette lettre ouverte. Pour lui, le HBP tel que conçu ne rallie justement pas la communauté, au contraire du projet américain. Il serait « trop étroitement concentré » sur l’effort de développement de technologies informatiques, sans pour autant offrir un plan « réaliste » qui justifierait comment cet effort parviendra à faire mieux comprendre le fonctionnement du cerveau d’ici 10 ans.