Quels sont les effets de l’espace sur le corps des astronautes?
Photo : Alexander Nemenov/AFP via Getty Images

Quels sont les effets de l’espace sur le corps des astronautes?

Martin Ouellet-Diotte , ICI EXPLORA

15 avril 2020

Sur Terre comme dans l’espace, les astronautes sont soumis à un rigoureux conditionnement physique ainsi qu’à de fréquents examens médicaux pour assurer le maintien optimal de leur santé. Pour mieux comprendre comment les missions spatiales affectent le corps de ces hommes et femmes d’exception, ICI Explora a discuté avec le Dr Raffi Kuyumjian, médecin-chef de l’Agence spatiale canadienne (ASC).


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En plus d’être responsable de la médecine spatiale en milieu opérationnel à l’ASC, le docteur Raffi Kuyumjian est aussi le médecin personnel de David Saint-Jacques. Durant les six mois passés par l’astronaute dans la Station spatiale internationale (SSI), il suivait de près son état de santé. Le travail du docteur ne se limite cependant pas à la durée d’une mission, c’est bien avant et longtemps après celle-ci que son rôle demeure critique. 

Même si le corps des astronautes est bien le même que le nôtre, les préoccupations médicales qui le concernent peuvent être bien différentes.

« Les astronautes sont des personnes qui sont en très bonne santé en général, ils sont sélectionnés entre autres pour ces raisons-là, mais ils travaillent dans un environnement tout à fait anormal, alors que les patients des médecins dans la vie de tous les jours, ils ont des maladies ou des problèmes chroniques peut-être, mais ils sont dans un environnement tout à fait normal. C’est une situation inversée », explique le Dr Kuyumjian. 

Micropesanteur et radiations

Plusieurs facteurs peuvent influencer l’état de santé des astronautes, notamment la micropesanteur, c’est-à-dire cette gravité extrêmement réduite qui affecte le corps humain et la santé cardiovasculaire dans l’espace. À l’intérieur de la SSI, les muscles et les os des astronautes n’ont plus besoin de supporter le poids de leur corps comme c’est le cas sur Terre, ils s’affaiblissent donc graduellement. 

Les séjours des hommes et femmes de l’espace qui visitent la SSI durent généralement six mois, les effets causés par la micropesanteur ont donc le temps d’évoluer durant cette période. Selon le docteur Raffi Kuyumjian, la masse osseuse des astronautes diminue d’environ 1 % pour chaque mois passé dans l’espace, tout comme la masse musculaire. Autre effet secondaire de cette exposition prolongée à l’espace : les astronautes peuvent gagner quelques centimètres en raison du relâchement des os et des muscles. 

David Saint-Jacques et le docteur Raffi Kuyumjian lors du retour sur Terre de l'astronaute après 204 jours dans l'espace, en juin 2019. / Photo : Bill Ingalls/NASA/Getty Images

Lors de leur retour sur Terre, la période de récupération de la masse musculaire et osseuse pour les astronautes est généralement de la même durée que la mission. C’est une réadaptation bien graduelle qui les attend.  

« En apesanteur, ils n’ont pas besoin de lutter contre la gravité pour bouger ou pour faire leurs activités. C’est un peu l’équivalent de rester couché dans un lit pendant six mois sans bouger » 

- Raffi Kuyumjian

En plus de la micropesanteur, les astronautes doivent faire face à un niveau de radiation 100 fois plus élevé que sur la Terre lors de leur périple dans l’espace. Même si leur combinaison et les parois de la SSI tentent de mitiger le plus possible cette réalité, elle demeure inévitable. 

« Une journée dans l’espace équivaut à peu près à quelqu’un qui ferait cinq radiographies pulmonaires sur Terre », indique le docteur Kuyumjian. « Ces effets-là, on ne sait pas à quel point ils vont affecter la santé de l’astronaute, jusqu’à ce que les maladies ou les autres soucis se révèlent au fil du temps », ajoute-t-il. 

Ces radiations peuvent être la source de cancers et causer des dommages temporaires ou permanents. Ce que la médecine peut contrôler dans de tels cas, c’est le conditionnement physique et la récupération efficace des astronautes lors de leur retour sur Terre, pour mettre toutes les chances de leur côté. 

En plus de compter sur le soutien des médecins sur Terre, les astronautes reçoivent une formation pour s’examiner mutuellement afin de déceler les signes de maladies ou d’autres maux physiques lors de leur séjour dans la SSI. 

Le docteur Raffi Kuyumjian explique qu’il sera possible de mieux comprendre et anticiper les effets de l’espace sur les astronautes puisque des missions plus longues auront lieu dans les prochaines années. Celles-ci permettront aussi de mieux se préparer à des sorties plus éloignées de la Terre, comme un périple vers mars. 

« Ça nous prendra plusieurs missions de plus de six mois pour voir si les effets que l’on constate jusqu’à maintenant atteignent un plateau ou s’ils continuent de s’aggraver. C’est une information qu’il est très important d’obtenir, puisque l’on estime que les missions vers mars vont durer 2 ans et demi. Il faut savoir où on en est avec les changements physiologiques », résume-t-il.

Exercice et soutien médical

Pour préserver leur santé, les astronautes doivent faire régulièrement de l’exercice. Avant leur départ, ils et elles se préparent avec des entraînements rigoureux, et à l’intérieur de la SSI, les astronautes effectuent environ 2 heures d’exercice par jour sur différents types d’appareils qui sollicitent les muscles et le cœur.

Lors du retour sur Terre, l’exercice continue pour permettre aux astronautes de se réhabituer à la gravité et de récupérer leur masse musculaire. Les hommes et les femmes qui reviennent de l’espace récupèrent aussi généralement leur densité osseuse quelques mois après leur retour, mais, selon les connaissances médicales actuelles, la formulation moléculaire de l’intérieur des os qui existait avant la mission semble perdue à vie.

Les astronautes ont accès à plusieurs machines pour se maintenir en santé durant leur périple dans la SSI. / Photo : Nasa

Les examens médicaux réguliers et le suivi à long terme des astronautes font partie des mesures normales des différentes agences spatiales. En plus d’aider à les maintenir en bonne santé, le tout permet aussi de faire avancer la recherche médicale pour les prochaines missions spatiales. Dès l'atterrissage des astronautes, toutes les ressources sont mobilisées pour leur apporter le soutien nécessaire.

« Il faut tout faire pour les rétablir aussi près que possible de la santé physique et mentale qu’ils avaient avant de partir en mission. Ils peuvent recommencer à marcher et même à courir au bout de quelques semaines. Ils peuvent recommencer à conduire au bout de trois semaines. On essaie de leur éviter la conduite au début dû aux problèmes d’équilibre » 

- Raffi Kuyumjian.

La santé mentale fait aussi partie des préoccupations de l’ASC; les astronautes ont donc régulièrement des rencontres privées avec leur psychologue, même une fois dans l’espace. Ces gens ne sont pas non plus isolés du reste du monde là-haut, puisqu’ils ont accès à Internet, à un téléphone IP pour joindre des êtres chers ainsi qu’à de petites surprises envoyées par leurs proches avec les nouvelles cargaisons. « Ça peut remonter le moral lorsqu’ils sont loin des leurs. Il y a plusieurs façons de les soutenir au point de vue psychologique », conclut Raffi Kuyumjian. 

Même les effets du coronavirus n’auront pas su miner la détermination des astronautes, un équipage décollait jeudi vers la SSI après une période de mise en quarantaine hors de la pandémie. C’est sans la présence de leurs proches, qu’on convie habituellement au lancement de la navette, que s’est effectué ce nouveau départ vers les étoiles.