Jane Goodall, Dian Fossey, Biruté Galdikas… Ces trois femmes ont été de véritables pionnières pour la compréhension et la protection des grands singes, et elles ont aussi inspiré des générations de primatologues qui continuent aujourd’hui ce travail. Au Canada, le refuge de la Fondation Fauna poursuit cette passion en se dévouant aux derniers chimpanzés du pays, une dose d’humanité à la fois.


À l’occasion de la Journée internationale des femmes et des filles de science, ICI Explora diffusera ce soir le documentaire Ces femmes parmi les singes, qui trace le portrait de primatologues d’exception et des grandes femmes qui les ont inspirées.

Un refuge unique au pays

Il n’y a actuellement que huit chimpanzés au Canada, et ils sont tous des résidents du refuge de la Fondation Fauna, dans la municipalité de Carignan. En tant qu’organisme sans but lucratif (OSBL), Fauna a pour principale mission de s’occuper des chimpanzés qui ont été libérés de laboratoires, de zoos ou d’autres situations de captivités.

Laurence Levesque est responsable de la supervision de la maison des chimpanzés, l’habitat dans lequel elle travaille au quotidien avec les sympathiques pensionnaires du refuge. Elle décrit son rôle comme celui d’une infirmière et d’une bonne amie. Pour elle, l’organisme représente en quelque sorte une maison de retraite pour les chimpanzés.

« Ils ont passé leur vie dans les zoos ou les laboratoires et ils sont ensuite venus à Fauna pour finir leur vie tranquillement. Ils auraient dû rester sauvages, mais malheureusement des humains les ont mis en captivité. Ils ne peuvent plus se débrouiller en nature après. C’est pour ça qu’ils vont passer le reste de leur vie au [refuge] », explique-t-elle.


Une partie de l’habitat des chimpanzés de la fondation Fauna
Une partie de l’habitat des chimpanzés de la fondation Fauna.  Photo : Fondation Fauna
Fauna n'accueille plus de nouveaux pensionnaires depuis 2016 en raison de l’absence d’autres chimpanzés sur le territoire canadien et de changements législatifs qui empêchent les primates qui sont en captivité aux États-Unis de passer la frontière. Heureusement, les tests de laboratoire sur ces animaux n’ont pas lieu au Canada et ils sont maintenant proscrits aux États-Unis, même si des chimpanzés y vivent encore dans des conditions de captivité déplorables.

Situé en plein cœur de la Réserve naturelle du Ruisseau-Robert, l’organisme permet aux chimpanzés de passer leurs dernières années dans un environnement adapté à leurs besoins et de recevoir les soins qui leur sont nécessaires, prodigués par une équipe expérimentée.
 
« Ça fait 12 ans que je travaille ici et que je les connais. Pour moi, ce sont plus que de simples animaux. Ce sont des collègues de travail, des amis, des gens que j’ai à cœur et à qui je veux donner de l’aide et des soins. Ce sont vraiment mes meilleurs amis au monde! On a des connexions ensemble. C’est plus grand que ce que l’on peut imaginer quand on ne connaît pas les chimpanzés. C’est littéralement d’avoir un humain devant nous et de s’en occuper. On s’attache! » – Laurence Levesque
 

Des comportements bien humains

La Dre Mary Lee Jensvold est codirectrice de l’organisme et éthologue. Depuis plus de 30 ans, elle étudie les méthodes de communication et l’intelligence des primates, en utilisant notamment la langue des signes. Ses études lui auront permis de mieux comprendre à quel point les chimpanzés nous ressemblent.

« Les chimpanzés qui utilisent la langue des signes s’expriment sur leur environnement, sur ce qu’ils veulent faire, ce qu’ils ressentent… Ils perçoivent le monde de la même manière qu’on le fait », explique-t-elle.

Tatu est un chimpanzé qui utilise la langue des signes pour communiquer.

Tatu est un chimpanzé qui utilise la langue des signes pour communiquer.  Photo : Fondation Fauna
À Fauna, deux chimpanzés utilisent d’ailleurs la langue des signes américaine (ASL) pour communiquer : Tatu et Loulis, qui faisaient autrefois partie du groupe étudié par la Central Washington University avec la célèbre Washoe. Ils utilisent encore aujourd’hui l’ASL de manière spontanée pour s’exprimer.

« C’est des êtres extrêmement intelligents qui ressentent des émotions et qui vivent des choses profondes. Ce sont de petits humains à part entière pour moi; ils sont nos égaux. Ce sont aussi nos plus proches cousins; on partage pratiquement le même ADN. Ils sont incroyables », indique Laurence Levesque.

Différentes études estiment que l’ADN du chimpanzé serait de 98 % à 99 % identique au nôtre (98,6 % selon Mary Lee Jensvold), ce qui en fait, avec les bonobos, notre plus proche cousin du règne animal.

La Dre Jensvold est d’avis qu’en communiquant leurs préférences, leurs questions et leurs désirs par la langue des signes, les chimpanzés ont aussi pu prouver au monde que leur conscience n’est pas si différente de la nôtre.

« La langue des signes leur permet de nous dire des choses précises. Tatu peut me dire si elle veut une orange ou une banane. Elle peut me dire si elle veut un livre, un morceau de vêtement ou une couverture. Les autres chimpanzés ont les mêmes désirs, mais ils ne peuvent pas les exprimer de cette manière, puisqu’ils ne connaissent pas les signes pour le faire. Le triste pendant à ça, c’est de réaliser que ces êtres incroyablement conscients, réfléchis et émotionnels sont souvent réduits à passer leur vie entière dans une cage. » – Dre Mary Lee Jensvold

Tout comme Tatu, Loulis faisait autrefois partie d’un projet de recherche sur la langue des signes mené par la Central Washington University

Tout comme Tatu, Loulis faisait autrefois partie d’un projet de recherche sur la langue des signes mené par la Central Washington University.  Photo : Fondation Fauna
Les chimpanzés ont également une excellente capacité à lire les expressions et les postures, ainsi qu’à reconnaître les différentes émotions humaines. Le langage non verbal est aussi un point que nous partageons donc avec eux.

Afin de faciliter les contacts et de préserver la quiétude des chimpanzés, les responsables de l’habitat, comme Laurence Levesque, utilisent donc des expressions faciales, des bruits et des postures familières pour interagir avec leurs pensionnaires.

 « Si je vais au Japon et que je salue quelqu’un, je vais le faire en respectant la culture. C’est la même chose avec les chimpanzés. On demande au personnel d’utiliser le comportement des chimpanzés pour s’adapter à eux plutôt que de les forcer à s’adapter à nous », explique Mary Lee Jensvold.

 

Une vocation malgré les défis

Nul doute que Laurence Levesque et Mary Lee Jensvold ont en commun leur vocation et leur amour inconditionnel pour les chimpanzés. La vie n’est pas toujours facile pour ces primates qui ont survécu à des situations de captivité désolantes, mais les deux femmes affirment vouloir être là pour mieux comprendre ces animaux et assurer leur bien-être.

« Ils ont souffert de traumatismes dans des laboratoires qui les utilisaient pour la recherche. Rachel, qui est arrivée à Fauna après un passage en laboratoire, a reçu un diagnostic de syndrome post-traumatique. Elle est à Fauna depuis 1997, mais elle souffre encore d’épisodes traumatiques à ce jour. Ils ne sont pas aussi extrêmes qu’ils étaient au début. Fauna est un endroit de guérison où ses besoins sont considérés en premier, mais ces choses persistent », indique la Dre Jensvold.

Rien ne répare entièrement les blessures du passé, mais Laurence Levesque n’hésite pas à affirmer que sa plus belle mission, c’est de « redonner [aux chimpanzés] un peu de leur vie qui leur a été enlevée », peu importe d’où ils viennent.

Laurence Levesque œuvre auprès de l’un des chimpanzés de la fondation Fauna

Laurence Levesque œuvre auprès de l’un des chimpanzés de la fondation Fauna. Photo : Fondation Fauna
Il faut savoir qu’en plus des laboratoires, les chimpanzés qui se retrouvent dans des refuges comme celui de Fauna proviennent parfois de familles humaines. Les films mettant en vedette des primates ont certainement contribué par le passé à répandre la mauvaise idée d’avoir un chimpanzé comme animal domestique.

« Il y a des recherches qui indiquent que quand les chimpanzés sont représentés comme mignons, avec des vêtements et en contact avec des humains, ces derniers sont moins soucieux de leur conservation et cela augmente le commerce d’animaux. Ces bébés chimpanzés grandissent ensuite, deviennent trop grands pour les maisons et ils se font alors rejeter. » – Dre Mary Lee Jensvold


Malgré la pandémie et des conditions de prévention sanitaire strictes, le travail et la passion continuent à Fauna. L’organisme a bien l’intention d’héberger les huit chimpanzés jusqu’à la fin de leurs jours, même si un financement annuel considérable est nécessaire. L’OSBL fonctionne grâce aux dons des particuliers, et il est possible de suivre le quotidien des chimpanzés sur la page Instagram du refuge.

Si la lutte contre la recherche en laboratoire sur les chimpanzés s’achève dans la plupart des pays occidentaux, la Dre Jensvold rappelle toutefois que le sort des autres espèces de singes est toujours d’actualité.

« En regardant de plus près, on se rend compte que les distinctions entre les espèces sont très arbitraires. Il y a encore des milliers de singes utilisés dans la recherche au Canada, même autour de Montréal. Les chimpanzés et les humains sont similaires, mais nous avons aussi bien des similarités avec les autres singes. Ils ont aussi cette capacité de souffrir ou de percevoir leur environnement d’une certaine façon, comme l'indiquent les découvertes que nous avons faites sur les chimpanzés », conclut la Dre Jensvold.