La Louisiane continue de s’enfoncer dans la mer et, pour faire un tri parmi d’ambitieux plans de sauvetage, il va lui falloir faire des sacrifices.

Le 12 janvier, l’organisme responsable de la protection et de la restauration des côtes (Coastal Protection and Restoration Authority ou CPRA) déposait une première version d’un plan de 50 milliards$, sur 50 ans (!). Ingénieurs, scientifiques et fonctionnaires y ont travaillé depuis 2010, passant en revue quelque 400 projets scientifiques —reconstruction de marais, murs anti-ouragans, etc. Ils ont retenu 145 de ces projets. Le public a eu un mois pour ajouter ses commentaires, après quoi le plan a été déposé au Congrès de Louisiane cette semaine.

Après bien des années de discussions sur les stratégies à adopter pour l’avenir de cet État découpé par le Golfe du Mexique et des centaines de petites îles, c’est la première fois qu’une planification à aussi grande échelle est envisagée. « Tout cela représente une grande expérience », résume William Dennison, biologiste marin et directeur du comité scientifique du CPRA.

Et pas seulement pour la Louisiane : il est difficile de trouver, où que ce soit en Amérique du Nord, un plan environnemental de 50 ans soumis aux élus!

En guerre contre un fleuve

Le problème de cet État, c'est le Mississippi. Depuis l’installation des premiers Français, en 1718, les humains mènent contre ce fleuve une guerre dont ils sont plusieurs à douter qu’elle puisse être gagnée :

avec chaque ouragan depuis des milliers d’années, les eaux grignotaient des terres dans le delta du Mississippi, mais avec chaque crue du fleuve, se déposaient assez de sédiments pour compenser les pertes;
cet équilibre a été rompu par les humains : à mesure qu’ils construisaient des barrages et des murs pour se protéger des inondations, de moins en moins de sédiments atteignaient le sud de la Louisiane.
Résultat, c’est désormais l’équivalent d’un terrain de football qui est perdu chaque jour et n’est pas remplacé. Quelque 4900 km2 depuis 1900, selon un consortium universitaire local en biologie marine.

Les 145 projets, pour lesquels les 50 milliards$ ne sont pas acquis, sont divisés en deux :

« restauration », qui consiste à ouvrir des écluses ici et là pour permettre au Mississippi de retrouver, en certains endroits, son cours normal; lors des grandes inondations de mai dernier, les autorités ont ainsi ouvert le Déversoir Morganza, pour la première fois depuis 1973;
« réduction de risque », qui consiste à élever de nouveaux barrages, murs et autres protections, toujours plus hauts.
Les impacts de l’ouverture du Déversoir Morganza ont fait l’objet d’un colloque, en décembre. Les conclusions scientifiques sont mitigées : beaucoup de sédiments sont passés, mais très peu sont restés sur place. Le gros est simplement allé se perdre dans le Golfe du Mexique.

À long terme, ce grignotement des terres représente un problème pour les écosystèmes, mais aussi pour les Cajuns qui vivent de la pêche au crabe dans les bayous : un bayou est un ruisseau devenu presque stagnant, qui serpente entre des dizaines d'îles. Mais à l’heure qu’il est, ces îles sont plutôt noyées les unes après les autres.

« Si nous ne restaurons pas le delta, nous sommes finis. Il n’y aura plus de communautés côtières, incluant la Nouvelle-Orléans », a résumé David Muth, de la Fédération nationale de la faune, qui invite les politiciens à adopter sans délai ce plan de 50 ans.

C’est aussi un problème... pour l’industrie pétrolière. À l’extrême sud de la Louisiane, Port Fourchon, carrefour pour le pétrole du Golfe du Mexique, est relié au continent par la route 1. Il y a 50 ans, celle-ci passait au milieu d’un paysage de chênes et de terres humides. Aujourd’hui, elle est entourée d’eau des deux côtés et si la tendance se maintient, son existence est en sursis.