Les clichés sauvages de Jean-Simon Bégin

Par Martin Ouellet-Diotte
Photos : Jean-Simon Bégin

publié le 14 février 2024

C’est avec une spatule de peintre ou un appareil photo à la main que Jean-Simon Bégin exprime sa passion pour le monde sauvage qui l’entoure. Depuis plusieurs années, sa carrière peu commune lui permet de mettre à l’honneur les plus belles espèces du Québec avec des photographies frappantes et des toiles inspirées par ses séjours en nature.

« La faune du Nord, de l’Amérique du Nord jusqu’en Arctique, je trouve que c’est la plus belle faune à photographier. Ce n’est pas juste parce que j’habite ici, je trouve sincèrement que le lynx, c’est un des trois plus beaux animaux de la planète Terre », explique-t-il.

Lynx, caribous, ours, orignaux, renards : des milliers d’images composent le catalogue de l’artiste-photographe, témoignage de ses multiples périples dans les territoires les plus sauvages du Québec.

De retour d’un voyage de 18 jours dans le Grand Nord québécois à affronter le froid, la neige et les bourrasques, le photographe nous fait le récit d’un métier d’aventures, une vocation à la fois passionnante et ardue.

Faire de la photographie animalière, c’est aussi aller à la rencontre de l’inconnu, découvrir des trésors et vivre des moments toujours uniques. Quand j’ai commencé, c’est parti vraiment d’un besoin de découverte, d’être un aventurier, de défricher le territoire inconnu.

Sur les traces du loup

Lors de son récent périple dans les territoires sauvages près de la baie James, Jean-Simon Bégin s’est lancé à la recherche du loup gris du Québec, une espèce que l’on voit rarement et qui est difficile à photographier.

Durant ce voyage qui a duré un peu plus de deux semaines, le photographe de 33 ans a vu d'impressionnantes quantités de caribous, de lagopèdes et de martres, mais pas un seul loup gris n’a daigné pointer son museau.

« Je me suis dit que j’allais peut-être en croiser, mais je n’ai pas vu beaucoup de signes et, malgré des journées entières au froid, je n’ai pas eu de chance. Les pistes étaient là, les loups étaient sur le territoire, mais ils [circulaient] de nuit. J’en ai vu des dizaines dans ma vie, mais toujours de loin, toujours en train de fuir. J’ai quelques photos de loups, mais elles ne sont vraiment pas à mon goût. »

Un loup gris du Québec

Un loup gris du Québec, photographié par Jean-Simon Bégin.

Habitué à l’incertitude intrinsèque à sa passion et aux périples qui ne se passent pas comme prévu, l’aventurier du Nord ne se laisse pourtant pas décourager; le loup ne voulait pas le voir, ce n’est que partie remise. Il affirme être heureux de revenir de son expédition, la tête aussi pleine d’images que ses disques durs, et d'avoir autant d’inspiration pour ses multiples projets.

Cette résilience fait partie des qualités les plus importantes d’un bon photographe animalier, particulièrement lorsqu’il s’agit de photographier des espèces rarissimes. La patience est aussi de mise.

Tout le monde peut apprendre la photographie, et avec un peu d’argent, tout le monde peut s’équiper convenablement pour en faire, partir là où je suis allé, faire une photo de caribou et revenir. La question, c’est plutôt : es-tu capable de rester assez longtemps pour avoir LA photo, le moment exceptionnel? C’est ça, le combat mental.

Le photographe planifie ses missions à long terme. Nullement découragé par sa dernière expédition, il annonce d’ores et déjà qu’il va se concentrer activement sur le loup jusqu’à ce qu’il obtienne l’image parfaite.

« Le loup, je sais que ça va arriver. Je sais que dans les cinq prochaines années, je devrais avoir des photos exceptionnelles de cette espèce, car je vais me concentrer sur ça, ce que je ne faisais pas avant. »

 

Repousser ses limites

Même s’il est passionné par son métier et qu’il ne ferait pas autre chose, Jean-Simon Bégin met en garde ceux et celles qui voudraient l’imiter sur un coup de tête : pour réaliser des expéditions comme les siennes, il faut bien s'équiper et surtout, bien se préparer.

« L’expédition que j’ai faite, je ne la conseille à personne! Il faut avoir un véhicule fiable, un équipement de survie pour au moins une semaine, qui comprend, entre autres, de la nourriture sèche et des couvertures d’urgence. Moi, j’ai un GPS d’urgence satellite, j’ai 3 ou 4 backups de plein de choses, j’ai une machette, une hache, trois bidons d’essence, tout le matériel, parce que tu te retrouves à 100 km de tout. Tu es loin de tout, s’il t’arrive une malchance, tu peux être réellement dans le trouble. Tu ne sais jamais ce qui peut arriver; l’important, c’est d’avoir le plus d’outils à sa disposition pour faire face à l’adversité. Ça demande de l’expérience, et c’est en faisant des aventures qui tournent un peu mal que l’on développe cette expérience. »

En plus d'avoir prévu tout le matériel nécessaire, il faut aussi savoir attendre, malgré le froid ou l’inconfort, malgré les journées où le beau temps n’est pas au rendez-vous, malgré les semaines où aucun animal ne semble vouloir sortir de sa cachette. 

Le photographe réitère que l’aspect psychologique de son métier est encore plus important que la bonne forme physique.

Le photographe Jean-Simon Bégin lors d'une expédition hivernale.

Photo : courtoisie de Jean-Simon Bégin

Ce sont des expéditions intenses. On découvre aussi nos limites, ça fait réfléchir sur la valeur de la vie et nos valeurs personnelles. C’est très formateur, c’est ce qui fait aussi que ça m’intéresse autant.

Transposer la nature sauvage sur toile

En plus de ses photographies, Jean-Simon Bégin utilise les photos qu’il a prises au cours de ses voyages pour réaliser des toiles ayant pour sujet les animaux qu’il rencontre; un processus créatif qui va de pair avec son travail sur le terrain.

« La limite que je m’impose en peinture, elle n’existe pas. Hier, j’ai fait une toile de caribous qui courent en me basant sur une photo prise sur la route, pas très belle, avec des phares d’auto. Mais la posture du caribou était parfaite. J’ai pris l’animal et sa position, j’ai créé une nouvelle lumière et j’ai fait une œuvre avec. C’est super complémentaire. »

Au-delà des caribous et des oiseaux, ses peintures illustrent la nature québécoise telle qu’il la voit dans ses expéditions : des sommets enneigés, des forêts vertes et des paysages nordiques à couper le souffle.

Selon l'artiste, passer de la photographie à la peinture lui permet de renforcer sa créativité et d'éviter d’épuiser l'une de ses deux passions.

« Parfois, quand tu fais intensément quelque chose, tu as besoin d’un pas de recul pour bien l’apprécier. Je pense que, parce que je fais de la peinture et de la photo, je ne me sens pris dans ni l’un ni l’autre. »

Vivre de son métier

Jean-Simon Bégin fait partie des rares photographes animaliers qui parviennent à vivre de leur métier au Québec, un club restreint qui pourrait, selon lui, se compter sur les doigts d’une main.

En plus du talent et de la passion, il faut avoir le sens des affaires pour pouvoir vivre de ce travail inusité. 

« Pour que ce soit un métier, il faut développer une entreprise. Il faut avoir la mentalité pour gérer cela comme n’importe qui développe une entreprise qui vend un produit. C’est un petit marché, il n’y a pas de place pour 15 photographes animaliers qui vivent de cela au Québec, c’est un domaine déjà saturé, on est 4 ou 5 à en vivre dans la province. »

Au-delà de la vente de ses peintures, Jean-Simon Bégin vit donc de la vente de produits dérivés fabriqués à partir des images capturées lors de ses expéditions. Il produit aussi des livres qu’il réalise avec sa propre maison d’édition.

« Pour vivre de la photographie animalière, il ne faut pas juste aller faire de la photo. Il faut raconter des histoires, écrire, bâtir une image de marque. Ce qui est difficile, je pense, et qui résume bien la photo animalière, c’est que l’on ne fait pas de la photo pour un client. Si je pars dans le Nord et que je planifie 3000 $ pour 18 jours, disons, si je n’ai aucune photo, ça va être difficile à rentabiliser. Même si j’ai la meilleure photo, je n’ai pas un sou de fait. Il faut la commercialiser, si l’on veut, pour rentabiliser l’expédition. »

« J’ai la certitude que je vais toujours profiter de la nature qui m’entoure. Je ne vois pas quelque chose de plus important à faire, c’est essentiel à tout. »

La quête de l’ours blanc

« Je veux une photo d’un ours blanc qui vient de notre territoire. Je cours après cette photo-là depuis quatre ans, quand je vais l’avoir, je vais être fier, ce sera la conclusion d’un livre que je vais écrire sur le Grand Nord », affirme sans hésiter Jean-Simon Bégin en répondant à une question sur la suite de sa carrière.

Photographier un ours polaire sur le sol québécois n’est pas une tâche simple, mais le photographe ne recule devant rien pour accomplir cet objectif d’une vie. Il veut montrer les espèces que l’on trouve dans la Belle Province, même dans les régions les plus isolées du territoire.

Ça fait 12 fois que je vais au Nunavik pour ça. Tout le monde me dit ‘’va à Churchill!’’, mais cette quête-là, pour moi, exprime à la perfection que c’est le chemin, l’important, et non pas la destination. Je n’ai pas besoin de la plus belle image d’ours blanc au monde, juste une photo de cet animal. C’est l’histoire qui va entourer ma photo qui va la rendre grandiose.

Que ce soit sur les traces du loup ou de l’ours blanc, Jean-Simon Bégin a donc bien l’intention de poursuivre ses expéditions pour les années à venir, guidé par sa passion pour les animaux et son désir d’être en nature.

Actuellement, le photographe travaille sur le troisième livre d’une série baptisée Contemplation, un ouvrage qui sera axé sur le loup gris. Il vise aussi à terminer son livre photographique sur le Grand Nord et un guide d’apprentissage de la photographie animalière au cours des prochaines années; des projets qui l’emmèneront encore et toujours à la découverte des territoires sauvages de la province.

En attendant, il est possible de suivre les aventures du photographe sur son site web ainsi que sur les réseaux-sociaux!