Santé

Chocolat, manchettes et vouloir croire aux miracles
Publié le 8 juin 2015

Chocolat, manchettes et vouloir croire aux miracles

Photo par Skopp / Wikimedia Commons

«Ils voulaient que je leur démontre combien il est facile de transformer de la mauvaise science en mauvaises manchettes.» Et ça a marché, raconte l’auteur du canular de la semaine.

Si vous avez cru, il y a quelques semaines, que le chocolat noir faisait maigrir, mauvaise nouvelle: c’était faux. Derrière cette «recherche» reprise par plusieurs médias, il y avait un journaliste scientifique, John Bohannon, qui avait reçu un mandat d’une équipe de télévision allemande préparant un documentaire sur l’industrie des faux régimes alimentaires.

Il a donc préparé une véritable étude, avec un véritable groupe de gens, étude dont il a ensuite envoyé les résultats à une véritable revue scientifique —l’une de celles qui acceptent tout ce qu’on leur envoie, moyennant paiement. Le groupe était minuscule —5 hommes et 11 femmes— et l’étude était constituée de telle façon qu’on obtiendrait nécessairement des résultats positifs. Comme l’explique Bohannon dans le récit qu’il a fait de cette histoire mercredi dans le magazine io9:

Voici un vilain petit secret. Si vous mesurez un grand nombre de choses à propos d’un petit nombre de gens, vous êtes presque assuré d’obtenir un résultat «statistiquement significatif». Notre étude impliquait 18 mesures différentes —poids, cholestérol, sodium, niveaux de protéine dans le sang, qualité du sommeil, bien-être, etc. Pensez à ces mesures comme à des billets de loterie. Chaque billet a une petite chance de rapporter un résultat « significatif ». Plus vous achetez de billets, plus vous avez des chances.

Autrement dit, cette étude a «démontré» que le groupe de cobayes qui avait mangé plus de chocolat avait perdu du poids plus vite, mais ça aurait pu être un autre des facteurs, et le résultat aurait été tout aussi intéressant : le chocolat améliore la qualité du sommeil, le chocolat diminue le niveau de cholestérol, le chocolat diminue la pression sanguine, etc.

Si l’équipe de télé allemande a fait appel à Bohannon, c’est parce qu’il est l’auteur d’un canular similaire qui, en 2013, avait démontré combien il est facile de publier une étude bidon dans un grand nombre de revues peu soucieuses de leur crédibilité.

L’équipe de télé a également obtenu la collaboration d’un médecin allemand, Gunter Frank, auteur d’un livre de vulgarisation sur la pseudoscience des régimes alimentaires.

Mais le véritable enjeu cette fois n’était pas de trouver une revue qui veuille bien publier: de fait, l’International Archives of Medicine, qui a accepté le texte en 24 heures, était déjà sur la liste des revues jugées suspectes par la communauté des chercheurs. Le véritable enjeu était plutôt : cette fausse nouvelle filtrerait-elle jusqu’au grand public avide de nouvelles rassurantes sur son alimentation ?

Et ce fut le cas, avec l’aide d’un communiqué de presse contenant «une amorce sexy, quelques citations frappantes et une nouvelle accrocheuse»... tout en se gardant bien de mentionner la taille minuscule de l’échantillon. Le communiqué a été publié le 29 mars et aussitôt, des médias comme les versions allemandes de Cosmopolitan ou du Huffington Post ont repris la «nouvelle». Des médias populaires comme le journal allemand Bild ou le Daily Express de Londres en ont fait une manchette. Des journalistes ont appelé Bohannon, certains pour tenter d’aller plus loin («pourquoi croyez-vous que le chocolat accélère la perte de poids»). Un seul, note-t-il, l’a interrogé sur la taille de l’échantillon, et celui-là n’a pas produit de reportage.

Ce qu’on ignore est la véritable portée de ce canular. Bien que Bohannon affirme avoir trompé «des millions» de personnes, rien ne permet d’affirmer qu’il ait obtenu un tel succès. De plus, il passe sous silence le fait qu’aucun média de science ne figure dans la liste de ceux qui sont tombés dans le panneau: on n’y trouve pas non plus de médias du calibre du New York Times ou de la BBC, en fait, on ne trouve dans sa liste que 12 médias (dont deux éditions du Huffington Post). Autrement dit, il est possible que les journalistes plus attentifs aient rapidement détecté le manque de crédibilité de l'étude et l’aient envoyée à la poubelle.

Le chroniqueur de La Presse Patrick Lagacé y voit un symptôme de «la bête médiatique à nourrir»: «parce qu’un média parle du miracle du chocolat noir amaigrissant, ce «miracle» sera donc relayé dans d’autres médias».

La chroniqueure Sarah Kaplan du Washington Post pointe pour sa part un gros accroc à l’éthique: créer un canular de toutes pièces est déjà en soi un acte discutable pour un journaliste. Mais attendre un mois pour en parler était-il justifié, si on suppose que des gens se sont laissés prendre et ont emmagasiné cette fausse information? La réponse est peut-être ailleurs: si le canular est révélé maintenant, c’est parce que le documentaire allemand sera diffusé sur Arte.
 

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